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Rationalité

It has been said that man is a rational animal. All my life I have been searching for evidence which could support this.

– Bertrand Russell

Qu’est-ce que la rationalité ?

Intel, le géant des semi-conducteurs, produisait initialement des puces mémoire. Ces dernières étaient devenues depuis quelques années des produits à perte lorsqu’en 1985 les fondateurs de la société Andy Grove (CEO) et Gordon Moore se rencontrèrent pour une réunion de crise. L’ambiance était maussade. Après de longs va-et-vient Andy se tourna vers Gordon et lui demanda : « Si nous nous faisions mettre à la porte et si le comité d’administration engageait un nouveau CEO, que ferait-il d’après toi ? »

Gordon répondit sans hésiter. « Il nous ferait sortir du Memory-Business. »

« Okay » répondit Andy. « Pourquoi ne devrions-nous pas, toi et moi, pas sortir maintenant par la porte, puis réentrer, et le faire nous-même ? »

Cette année-là Andy et Gordon réorientèrent l’entreprise sur les microprocesseurs ; ce qui s’en suivit fut l’une des plus légendaires histoires à succès de l’histoire de l’économie américaine.

Andy et Gordon étaient les victimes d’un biais bien connu, celui du « Commitment Effect » – dans ce cas il s’agissait de leur engagement envers leur identité en tant que constructeurs de puces mémoire. Ils réussirent néanmoins à passer au-delà de ce biais et à prendre la bonne décision en employant une stratégie de réflexion spécifique : Ils envisagèrent le problème du point de vue d’une tierce personne.

Au cours des 40 dernières années la psychologie cognitive a découvert que même des personnes au QI élevé, tels que Andy Grove et Gordon Moore, étaient susceptibles, lors de leurs réflexions et de leur décisions, de commettre de nombreuses erreurs, souvent lourdes de conséquences. Heureusement, elle a aussi pu mettre au point des méthodes et des outils qui peuvent nous protéger de ces erreurs de réflexion et nous soutenir dans le processus décisionnel, que ce soit à l’école, au travail, dans nos relations personnelles ou même encore dans la science ou l’éthique.

Ce que la rationalité n’est pas

Certains associent le mot « rationalité » avec l’absence d’émotions, avec la négligence volontaire de ses intuitions ou l’appréciation de choses quantifiables, comme l’argent, au mépris d’aspects qualitatifs tels que bonheur ou amour. En ce sens la rationalité ressemble beaucoup à ce que Mr. Spock représente dans Star Trek.

Lorsque des spécialistes de la cognition ou des philosophes parlent de « rationalité », ils parlent en fait d’autre chose. Dans le sens scientifique du terme une personne bénéficiant d’une rationalité supérieure à la moyenne ressent normalement ses émotions, apprécie le bonheur et l’amour, et se laisse (de façon consciente et réfléchie) guider par ses intuitions. Il y a là peu de ressemblances avec Mr. Spock.

Rationalité = Logique + Théorie des probabilités + Rational-Choice-Theory

Dans les sciences cognitives, la définition de la « rationalité » rejoint la notion d’un processus optimal de pensée. L’homme est bien loin d’être un penseur optimal, toutefois ce modèle d’une rationalité parfaite est utile pour imaginer à quoi pourraient ressembler des processus de pensées et des processus décisionnels meilleurs.

Premièrement, un penseur entièrement rationnel ne soutiendrait pas simultanément deux positions contradictoires. La construction de ses opinions suivrait donc les règles de la logique.

Exemple (théodicée)

Une théodicée, c’est à dire la justification de la bonté et toute puissance d’un Dieu malgré l’existence de beaucoup de mal dans le monde, fait preuve d’une contradiction logique de la sorte :

Dieu est bon.
Dieu est tout puissant.
Il existe de la souffrance inutile.

Dans les fait il apparaît que deux options se présentent à un acteur moral (bon) pour justifier son inaction face à de la souffrance inutile :

Il n’en savait rien.
Il ne pouvait rien y faire.

À Dieu ne s’applique aucune de ces deux options si l’on se réfère à la description de Dieu, de telle sorte que l’existence même de Dieu et celle de souffrance inutile ne semble pas possible simultanément.

Deuxièmement, le degré de conviction avec lequel un penseur entièrement rationnel soutient une opinion ne peut pas créer de contradiction. Sa conviction suivrait donc les lois des probabilités. Contrairement à cela les gens pensent souvent que, par exemple, une histoire gagne en plausibilité plus elle est riche en détails ; un penseur entièrement rationnel, lui, saurait qu’en fait une histoire perd en plausibilité avec chaque nouveau détail car chaque élément apporte spécifiquement sa part supplémentaire d’incertitude.

Exemple (Mormonisme et Christianisme)

Qu’est-ce qui est plus (in)vraisemblable : que le christianisme ou le mormonisme soit vrai ?

Le mormonisme peut être résumé en « christianisme+ » : Il accepte les déclarations de base du christianisme et y ajoute quelques allégations (osées), p. ex. que le livre des mormons fut révélé au 19ème siècle au « prophète » Joseph Smith. Intuitivement nous tendons à trouver d’autant plus vraisemblables les histoires ou les théories qu’elles sont riches en détails. Pourtant il s’agit d’une erreur cognitive (Conjunction Fallacy) : du point de vue de la théorie des probabilités il est clair que chaque nouvelle allégation proposée qui n’est pas sûre à 100%, diminue la validité de l’ensemble de l’histoire/théorie proposée. Si le mormonisme est vrai, alors le christianisme l’est aussi, mais pas l’inverse. En d’autres termes : Le mormonisme comprend toutes les incertitudes du christianisme, plus quelques-unes supplémentaires (à moins bien sûr que ces éléments supplémentaires ne soient à 100% certains).

Exemple (Miracle)

Peut-il être rationnel de croire aux miracles ?

Un miracle semble, selon sa définition, être un événement qui contredit nos attentes empiriques mais auquel nous accordons pourtant une grande probabilité de réalisation en raison de nos expériences passées. Un miracle est donc quelque chose qui, selon toutes évidences disponibles, semble très improbable. Si notre but est de n’avoir que des convictions réelles ou de nous faire une image du monde la plus proche de la réalité possible, et par là même de rejeter toute fausse conviction et ainsi éviter les erreurs (www.lesswrong.org – en particulier à ne pas oublier : Being proven wrong is like winning the lottery !), alors il n’est pas de notre intérêt (autrement dit il est irrationnel) de croire aux miracles. S’écarter de cette règle n’est dès lors possible que lorsque la fausseté des annonces de miracles est en soit un miracle encore plus grand. Si quelques milliers d’annonces indépendantes les unes des autres et réparties sur l’ensemble du globe venaient à témoigner qu’au moment de la crucifixion de Jésus (S’il a existé) le jour devint nuit, alors peut-être que l’apparition par coïncidence d’autant d’annonces d’une anomalie astronomique improbable tel que celle-ci serait en soit suffisamment improbable pour que l’événement miraculeux lui-même soit de fait moins improbable et par conséquent crédible. Fondamentalement on ne s’éloigne pas de la règle mentionnée plus haut, qui, comme l’avait déjà constaté David Hume, peut se résumer par : Choose the lesser miracle ! (Choisi le moindre miracle !) puisque le miracle le moins extravagant est aussi celui qui est le moins improbable (et donc est le plus probable d’être un événement réel). Et des deux évènements « anomalie astronomique (jout/nuit) avec témoignages avérés » et « pas d’anomalie astronomique (jour/nuit) et apparition par coïncidence de milliers de témoignages identiques indépendants », nous essayons donc de choisir le moins invraisemblable, le moins miraculeux.

Troisièmement, un penseur entièrement rationnel ne prendrait aucune décision incompatible avec ses propres opinions et souhaits. Ses décisions suivraient les lois de la Rational-Choice-Theory (théorie du choix rationnel). Malheureusement nous entrons fréquemment en conflit avec les lois de cette théorie. Ainsi nous pouvons par exemple être convaincu que suivre un certain régime nous apporte ce que nous recherchons (meilleure santé, un corps plus mince), et pourtant nous ne nous y tenons pas.

Exemple (Le Pari de Pascal)

Serait-il être rationnel de suivre le Pari de Pascal et croire en Dieu pour atteindre des buts importants (bonheur, donc élimination de la souffrance) ?

La rationalité épistémique a pour objectif d’établir quelles convictions et quels jugements probabilistiques ont le plus de chances d’être valides. Il serait donc irrationel de mettre en avant une quelconque hypothèse de l’existence d’un Dieu sans preuves suffisantes et ce au détriment d’hypothèse alternatives. Si toutefois il s’agit uniquement de rationalité instrumentale, c’est à dire s’il s’agit uniquement de « gagner », et si l’on ne peut que gagner avec la croyance en Dieu, alors il semble rationel de croire en Dieu (Je suis croyant et Dieu existe = + ; Je suis croyant et Dieu n’existe pas = 0 ; Je suis athée et Dieu existe = – ; Je suis athée et Dieu n’existe pas = 0). Plus à ce sujet dans cet article de blog.